Plaque trouvée sur le chemin
La stèle du col de Bentarte
La stèle du col de Bentarte
Ibili eta amets egin
Le temps est bien maussade ce matin, aux portes de Saint-Jean-Pied-de-Port et Jérôme D. marche.
Dans la montée vers I-Iontto, le petit crachin se mêle sur son visage aux perles de sueur , il disparait bientôt, happé par le brouillard, tel un passe-muraille ; dans ce tunnel blanchâtre, hors son bâton, ses chaussures et un bout d’asphalte, rien ne peut le distraire ; le silence extérieur rend ses pensées presque bruyantes ; d’ailleurs, qu’importe le soleil ou la pluie, le silence ou le bruit, le jour ou la nuit, la route est encore longue qui mène à Saint-Jacques en Galice.
Il est bientôt 10 h 30 ce mardi 4 octobre et Jérôme marche toujours.
Une croix de pierre ; il quitte la route dure, noire, et s’engage sur l’herbe rase qui tapisse la trace de l’antique chemin.
Insensiblement, le brouillard devient brume ; il se dissipe sagement, en caressant les rochers de Leizar Atheka ; il les enveloppe et transforme leurs contours en derviches fantômes ; Jérôme le pélerin, devine par instants fugaces le disque pale du soleil ; au beau milieu du chemin, fatigué, il pose son sac, s’assoit et se cale contre lui ; ses yeux se ferment lentement ‘sur l’armée des petits hêtres embusquée en face, à dix pas.
En face, à dix pas, Valerius Cor%nus, le vieux centurion de la Legio III1 Flavia, sourit ; il retourne par ces monts en Aquitaine ; lui reviennent en mémoire les combats et sa blessure en Cantabrie, le regard du consul Octavianus Augustus, et le sourire de la belle ibère sur le pont de Deobriga.
Tout près du ravin, Bernard-Antoine Carrère grimace ; là, ce 25 juillet 18 13, un furieux coup de sabre anglais, lui enlève moitié de l’avant-bras ; tant de campagnes si glorieuses avec son SOe de ligne, d’Ulm à Salamanca, sans une éraflure, pour finir demi-solde et presque manchot.
Et là, à dix pas, l’émir Abd-al-Rahman al-Gafeki prie et remercie Allah ; entre ces rochers et bien au-delà, l’herbe a disparu sous les sabots des innombrables montures de son invincible armée ; et bien loin, vers Poitiers, Charles dit Martel, duc d' Austrasie, prie et implore l’aide de Dieu.
Un peu en contrebas, Artzain Zahar médite, 1’Orhy pour horizon ; sa seule fortune, c’est ce petit troupeau qu’il accompagne de croupes en vallons ; sa vie et sa mort sont ici ; et au centre du cercle de pierres, là-bas, gisent les charbons du bùcher , le bùcher qui consumait, il y a de longues lunes, la dépouille de son père.
Un cheval hennit, Jérôme esquisse un léger sursaut ; une vague impression de gorge sèche,il somnole.
Non loin du passage étroit, Aymeri Picaud boit ; sa calebasse est presque vide, son estomac aussi ; le baluchon se fait lourd et les lieues longues vers Compostelle ; où est donc ce fameux prieuré de Roncevaux, et son pain frais, et sa soupe odorante, et son vin rubis, et sa paille souple ?
A dix pas aussi, Charles Dihigo se cache ; les Allemands aux trousses, vingt ans et l’envie de se battre ; aux tortures du fort du Hâ, mieux vaut l’arrestation par Carlos Sanchez, le garde civil franquiste qui surveille, de sa cahute, la frontière à Bentarte ; le camp de Miranda, Gibraltar, et qui sait ? Peut-être Londres. Là-haut, à mille pas,
Loup, duc de Vasconie, patiente ; de la crête du Xangoa, il voit toute l’armée du Grand Charles , de l’avant, où sont des fantassins francs avec les otages, basques et musulmans, jusqu’aux mules chargées du butin pris aux navarrais de Pampelune, à l’arrière ; dans une heure, au milieu d’une tourmente de rocs et de traits, Roland agonisera, et avec lui, Eggihard et Anselme et bien d’autres.
Tout près, sur le chemin, Jeanne tremble ; le convoi de chariots et de voitures est bloqué par la neige; son altesse, la princesse Elisabeth de Valois, promise au maître de toutes les Espagnes, Philippe 11, est fiévreuse ; Jeanne lui sert la potion prescrite par sieur Gaston Moncade, le chirurgien ; elle la goutte, grimace et la jette à dix pas.
A dix pas, à cent pas, à mille pas, la brume disparaît, la brume a disparu ; le soleil d’automne réchauffe le visage de Jérôme D. ; sa mémoire se fond dans la Mémoire, son histoire dans I’Histoire ; il ouvre doucement les yeux ; il a soif; le parfum de Jeanne danse dans la brise du sud, la clochette d’Aymeri tinte a capella vers Elizachat-, un cheval hennit.
Il est temps de suivre son chemin.
__..._.--._.···._.·´¯`·._. Jean-Christophe PACCHIANA ._.·´¯`·._.···._.--._...__